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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 14:06

LE MONDE | 06.02.10 |

L
a restauration dans les règles de l'art d'un monument historique à usage d'habitation est une aventure délicate. Apporter un confort dernier cri à un édifice classé peut porter atteinte à son intégrité patrimoniale. Gommer les strates de l'Histoire pour revenir à un état initial supposé de l'édifice, c'est aller contre la charte de Venise (1964), qui préconise de conserver les traces de son évolution. Ces problématiques, l'affaire de l'hôtel Lambert vient de les éclairer brutalement.

Les travaux envisagés sur ce joyau du XVIIe siècle, bâti à la proue de l'île Saint-Louis à Paris par Louis Le Vau - qui a agrandi Versailles - pour Jean-Baptiste Lambert, secrétaire de Louis XIII, ont été très contestés. Après douze mois de polémique et un jugement au tribunal administratif qui annula l'autorisation ministérielle, l'affaire s'est soldée par un compromis. Un cas exemplaire qui pose les limites d'une intervention sur un édifice classé monument historique.

Revenons sur les faits. Le protocole d'accord, signé le 22 janvier, entre le ministère de la Culture, la Mairie de Paris, le propriétaire de l'hôtel Lambert, représenté par Cheikh Hamad Al-Thani, neveu de l'émir du Qatar, et l'association Paris Historique, met fin au contentieux. Le projet initial de réhabilitation qui prônait un retour à l'état supposé du XVIIe avec une modernisation très pointue du confort intérieur, jugé trop brutal, a été sérieusement amendé.

Préciser le détail du compromis est révélateur. Le propriétaire a renoncé au parking souterrain et à l'ascenseur à voitures sous la cour d'honneur. Les conduites techniques passeront sous les planchers, sans affecter les décors - certains signés Le Brun et Le Sueur. Le cabinet XVIIe au plafond historié garde sa cheminée. Il ne sera pas transformé en salle de bains... mais il accueillera un ascenseur pour desservir le sous-sol.

La galerie néogothique de Jean-Baptiste Lassus, aménagée au XIXe par le prince Czartoryski, où se réunissait le Paris romantique avec Chopin et Delacroix, sera finalement préservée. Le parapet du jardin suspendu, qui souligne la courbe du fleuve, ne sera pas rehaussé ; enfin, moins de 10 % des pierres de la façade et non 40 % comme il était craint, seront changées.

Tout avait commencé sous les meilleurs auspices. En juillet 2007, le baron Guy de Rothschild, qui l'occupait depuis trente ans, vend l'hôtel Lambert au frère de l'émir du Qatar, que l'on dit grand amateur d'art français. Le propriétaire qatari est prêt à mettre le prix nécessaire à une restauration exemplaire - qui pourrait atteindre 40 millions d'euros.

A l'ampleur des travaux envisagés par l'architecte en chef des monuments historiques, la Commission du Vieux Paris - commission municipale centenaire - répond par un avis défavorable. Bertrand Delanoë, maire de Paris, alerté, émet des réserves. Christine Albanel, alors ministre de la Culture, accepte le projet, avec des modifications. Celles-ci sont jugées insuffisantes par l'association Paris Historique, qui obtient gain de cause devant la justice... et ainsi de suite jusqu'au compromis.

Les experts du patrimoine sont montés au front, relayés par les sommités des arts et des lettres et la vox populi, jusqu'à faire mouche. La mobilisation populaire, de tout bord, s'est illustrée par une pétition de 8 000 signatures : du simple citoyen à l'académicien, jusqu'à Michèle Morgan, qui y habita, comme le claironnaient les Bateaux-Mouches. Par sa position en balcon sur la Seine, ce fleuron du Grand Siècle est chéri des Parisiens. Il ne se dérobe pas entre cour et jardin comme le dicte l'usage, mais exhibe sa galerie en abside, au su et au vu de tous.

Si tous les feux étaient braqués sur l'hôtel Lambert, il n'en sera pas de même pour les monuments historiques dont l'Etat, en manque d'argent, cherche à se débarrasser - hôpitaux, tribunaux, prisons, ministères... comme l'hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris, bientôt libéré par l'armée et au sort incertain. Avec quelle éthique, selon quels principes, ces édifices seront-ils découpés, modernisés ? Au profit de tous, comme c'est le cas à Saint- Macaire (Gironde), dont les habitants se sont réappropriés leur cité médiévale ? Pour une poignée d'investisseurs friands de défiscalisation ? La décentralisation envisagée des monuments de l'Etat pourrait se terminer en vaste braderie.

Sur les cent édifices gérés par le Centre des monuments nationaux, vingt ont été choisis - dont les châteaux Bussy-Rabutin (Côte-d'Or), Carrouges (Orne), Cadillac (Gironde) - pour être aménagés, en partie, en hôtels et restaurants : il faut les rentabiliser. Quelle sera la doctrine en matière de sécurité, d'économies d'énergie, de respect des normes en vigueur ? "Transformer en bouteille Thermos une construction ancienne en l'isolant totalement c'est une hérésie qui condamne un bâtiment centenaire à une détérioration rapide", note Michèle Prats, vice-présidente d'Icomos France.

Ce conseil international des monuments et des sites de l'Unesco a préconisé, en décembre 2009, la plus grande prudence et suggère des mesures d'exception pour le patrimoine. Une directive européenne laisse la liberté aux administrations d'écarter du champ les monuments "protégés".

Comme quoi l'affaire de l'hôtel Lambert soulevait de vraies questions.

Florence Evin

 

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Published by Sauvegarde et Mise en valeur du Paris historique - dans L'avis des experts...
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La presse en parle...

LE MONDE | 23.02.09 |


Pour l'hôtel Lambert, faites encore un effort, Monsieur l'architecte en chef !

par Claude Mignot


Le
18 décembre 2008, la Commission du Vieux Paris alertait l'opinion sur la dénaturation importante que subirait l'hôtel Lambert, l'un des grands chefs-d'oeuvre de l'architecture du Grand Siècle, classé Monument historique depuis 1862, si le projet de "réhabilitation" élaboré par l'architecte en chef des Monuments historiques (MH), M. Alain-Charles Perrot, pour le nouveau propriétaire, n'était pas profondément amendé. L'affaire de l'hôtel Lambert, dont Le Monde s'est plusieurs fois fait l'écho, commençait.
Réflexion faite, le plus étrange est que les points les plus discutables du projet, voire les plus scandaleux, tiennent moins aux exigences du client qu'aux choix techniques, aux caprices esthétiques et aux erreurs historiques de l'architecte.
Le premier point, celui par lequel le scandale est arrivé, est le parti de creuser et de cuveler de béton la cour et le jardin, pour installer un vaste parking souterrain et les lourds équipements techniques, électriques et géothermiques retenus par M. Perrot.
Il est assez ahurissant qu'un architecte en chef des MH ait pu proposer de creuser le seul authentique jardin "suspendu" du "Paris Grand Siècle" pour établir un garage trouvant son débouché en plein milieu du mur du XVIIe, dans un site classé au Patrimoine mondial.
Ce parti de plan serait écarté, dit-on, mais faut-il revenir simplement au projet initial, que les services de la Ville avaient déjà rejeté : parking sous la cour et plateau technique sous le jardin ? Il présente deux inconvénients majeurs : le passage de béton reliant les deux cuvelages passe sous les caves du corps principal et viendra couper les pilotis de bois sur lequel repose l'hôtel Lambert, comme tous les vieux hôtels de l'île Saint-Louis ; d'autre part, même si le cuvelage technique est un peu réduit, l'authenticité et la beauté du jardin resteront fortement altérées.
Une seule solution est correcte d'un point de vue patrimonial : garer les voitures en surface, dans les anciennes remises de carrosse et dans le passage cocher existant sur le quai, comme le faisaient les Rothschild, les précédents propriétaires, ce qui permettrait de placer tout le plateau technique sous la cour pour dégager les caves, sans creuser sous le jardin.
Le deuxième point, qui fait aussi scandale, touche la dernière pièce du grand appartement du premier étage, avec son plafond à poutres et solives peintes et dorées avec des figures - putti et médaillons -, que l'étude a reconnu comme authentique, avec des restaurations d'extension limitée. Le projet prévoyait de transformer le noble "cabinet" de M. Lambert en salle de bains et dressing, et de détruire un bon tiers du plafond pour faire passer un ascenseur et une énorme gaine technique. Devant la presse en janvier, l'architecte reconnaissait l'écueil, "concession faite au propriétaire", qui souhaitait un accès direct par ascenseur à sa chambre.
On attendait plutôt qu'il trouve la bonne passe pour l'éviter... derrière la cloison qui retranche depuis le XVIIIe ou le XIXe un quart environ du grand cabinet de travail d'origine, l'ascenseur pouvant remplacer le petit escalier de dégagement installé là. Et, si on y retrouve le quart manquant du plafond peint d'origine, il faudra savoir persuader le nouveau propriétaire, qui aime, dit-on, l'art et Paris, qu'on a des devoirs vis-à-vis du patrimoine qu'on occupe, et que, pour préserver cette découverte, il faudra se satisfaire d'un ascenseur s'arrêtant au premier étage (deux autres ascenseurs n'étant pas si loin) pour ne pas détruire ce qu'on viendrait à découvrir.
Le troisième point est sans doute moins spectaculaire, mais, pour l'architecture comme pour la haute couture, tout est dans les détails autant que dans le grand dessin. Il touche à la doctrine de restauration, qui a fait pourtant l'objet d'accords internationaux signés par la France, la charte de Venise en 1965 et la convention européenne de Grenade en 1985, et dont la règle majeure est le respect des strates de l'histoire.
Or le prince polonais Adam Czartoryski, qui rachète l'hôtel en 1842 et dont la famille le possède jusqu'en 1976, opère une importante restauration avant d'accueillir dans ses salons tous les exilés polonais de Paris et quelques-unes des gloires de la France littéraire. Pourquoi vouloir gommer toute trace de cette seconde brillante période pour restituer un pseudo-état XVIIIe ?
Il est absurde de vouloir remplacer dans la cage du grand escalier la balustrade haute, créée au XIXe, par une balustrade neuve, en s'appuyant sur une gravure dont on peut démontrer la fausseté, comme de substituer au lanternon zénithal en place un lanternon neuf, dont le modèle n'est pas documenté. Absurde aussi de changer le dessin des lucarnes, dont la plupart datent de cette même époque, d'autant que l'opération conduit à déposer les beaux vitraux qui éclairent le corridor de l'atelier installé dans les combles pour le prince polonais par J.-B. Lassus, le restaurateur de la Sainte-Chapelle, à Paris.
En fait, si les deux commissions, qui doivent se réunir prochainement, n'y mettent pas leur veto, c'est tout cet appartement néogothique, y compris l'escalier qui y mène, que s'apprêtent à faire disparaître M. Perrot et M. Pinto, le décorateur dont le rôle est sans doute plus important que ce qu'on en a dit jusqu'ici.
Pourquoi diable faut-il une campagne de presse et d'opinion pour obtenir le respect de notre patrimoine ? Tous les atouts semblaient pourtant ici réunis : un propriétaire amoureux des arts, prêt à dépenser sans compter et donnant carte blanche à un architecte des Monuments historiques, épaulé par un comité scientifique. Mais voilà : l'architecte a une vision archaïque de la restauration, le comité ne comprenait jusqu'il y a quelques semaines ni spécialiste d'architecture ni spécialiste du second-oeuvre, et le ministère pilotait le tout en direct dans le secret.
Maintenant que le dossier est public, espérons que le bon sens patrimonial l'emportera et que l'hôtel Lambert pourra retrouver sa splendeur.


Claude Mignot est professeur d'histoire de l'art et de l'architecture à l'université de Paris-Sorbonne, membre de la Commission du Vieux Paris.

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