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12 avril 2009 7 12 /04 /avril /2009 22:52

Signé par un collectif de 7 experts de la Commission du Vieux Paris, dont plusieurs membres
particulièrement éminents, ce "rebond" a été refusé par
Libération fin février au motif qu'il était diffamatoire. Même si quelques amendements ont été obtenus depuis, l'actualité des informations qu'il contient et
l'autorité des signataires nous engagent à le soumettre nos lecteurs.


Le 18 décembre dernier, la Commission du Vieux Paris a alerté le Maire de Paris et l’opinion sur la dénaturation importante que subirait l’hôtel Lambert, chef-d’œuvre du XVIIe siècle classé monument historique dès 1862, si le projet de « réhabilitation » élaboré par l’architecte en chef Alain-Charles Perrot pour le frère de l’émir du Qatar n’était pas profondément amendé. Le point principal, sur lequel la Commission était notamment habilitée à émettre un avis, se rapporte à la question du garage dont le terre-plein du jardin suspendu, très en vue, est appelé à faire les frais. Cette option s’accompagne d’une sortie de voitures quai d’Anjou, en plein milieu du mur de soutènement d’origine. L’annonce publique faite par Bertrand Delanoë de son intention de ne pas donner son accord a suscité une réponse ambiguë de Christine Albanel. Loin d’assurer qu’il ne pouvait être question de porter atteinte à la proue de l’île Saint-Louis, c’est-à-dire à un site inscrit au patrimoine de l’Unesco, la ministre a seulement déclaré que « rien n’était décidé ». À la mi-janvier, pour faire face aux réactions et protestations suscitées par la découverte d’autres éléments du dossier sujets à contestation, l’architecte et le représentant du propriétaire entr’ouvrent aux media les portes de l’hôtel. L’architecture de Le Vau et les peintures de Le Brun contribuent pour partie à la réussite de l’opération de séduction : les omissions, demi-vérités, contre-vérités et mensonges proférés par l’architecte alors maître du terrain font le reste. C’est ainsi qu’aux articles alarmistes de décembre succède une salve d’informations rassurantes voire lénifiantes. Pourtant, à ce jour, rien ne permet d’écarter les inquiétudes très vives sur la préservation de l’intégrité patrimoniale de l’un des édifices parmi les plus célèbres de la capitale. Sans doute n’est-il question ni de raser l’hôtel ni d’en démolir les pièces les plus ornées, c’est bien la moindre des choses. Le destin des dedans et les dehors n’en sont pas moins pour partie compromis dans leur authenticité, parfois très gravement.

 La transformation la plus barbare concerne le démantèlement du bastion que forme le jardin suspendu, de plain-pied avec l’appartement principal du premier étage. En dépit des dénégations de l’architecte, les dessins de son agence indiquent sans ambiguïté qu’il est prévu d’en surélever le parapet. Le sacrifice d’une disposition aujourd’hui unique à Paris tient dans le vœu de disposer de davantage de places de parking. On en comptait pourtant déjà cinq du temps des précédents propriétaires. En second lieu, la création de deux ascenseurs – celle-ci porte à quatre le nombre des circulations verticales mécaniques – et de trois gaines techniques d’un volume considérable porte une atteinte d’ordre structurel à l’économie de la construction. Ces dispositifs engendrent la destruction d’un escalier du XVIIIe siècle qui jouxte l’escalier d’honneur et, plus grave, l’éventrement du plafond de la chambre à coucher de Jean-Baptiste Lambert, le commanditaire de l’hôtel, dont les poutres et les solives polychromes sont ornées de médaillons historiés, de putti et de rinceaux rehaussés de dorures. On pouvait croire cette dernière pièce – le point d’orgue de la distribution du grand appartement d’apparat – assujettie au régime de protection qui s’impose dans tout le bâtiment. Le projet prévoit d’amputer son volume d’un tiers en faveur du passage d’une gaine technique et de l’une des cages d’ascenseur puis de morceler ce qui en reste à l’aide d’équipements sanitaires incongrus. Selon Alain-Charles Perrot, la climatisation est absente de l’hôtel : il s’agit d’air chauffé ou rafraîchi, distinction assez vaine au regard du volume impressionnant des gaines. S’appuyant sur une analyse des huisseries qui, contrairement à des assertions mensongères, n’a pas été commandée au meilleur spécialiste en la matière, l’architecte prétendait qu’il n’y avait plus rien d’ancien et s’apprêtait à tout remplacer. On attend maintenant les résultats d’une expertise fiable.

 D’autres aspects relèvent d’une attitude et d’un savoir faire datés en matière de restauration. Associant dans un flou peu doctrinal les réparations nécessaires et le retour à un état ancien scientifiquement infondé, le maître d’oeuvre souhaite retoucher les toitures, remplacer les lucarnes quitte même à en rajouter et pratiquer des additions d’ordre décoratif : fausses menuiseries, balustrades, potiches et pots-à-feu. En 1964, la « charte de Venise » a formulé des règles autour desquelles se rassemblent aujourd’hui les restaurateurs du monde entier. Elle établit notamment le respect des strates du temps : les autels baroques dans les églises romanes, comme les décors néo-gothiques dans les hôtels classiques. Au mépris de ce texte qui est la doctrine officielle de l’Icomos et du ministère de la Culture en matière de restauration, Alain-Charles Perrot prétend rétablir un état ancien de l’hôtel et s’apprête à ruiner la cohérence de l’appartement de style troubadour aménagé dans les combles sous Napoléon III pour les Czartoryski. Peut-on bafouer la mémoire de cette famille polonaise qui a assuré la restauration, l’entretien et le rayonnement de l’hôtel Lambert pendant un siècle et demi ? Il s’agit en outre d’une œuvre de Jean-Baptiste Lassus, collaborateur de Viollet-le-Duc à Notre-Dame. On n’envisage pas moins d’en retrancher l’escalier en chêne orné de sculptures, une cheminée à hotte et d’intéressants vitraux historiés. Le goût subjectif l’emporte ici sur la valeur patrimoniale objective. Mais la responsabilité de ces choix n’incombe-t-elle pas plutôt à Alberto Pinto, le décorateur auquel ont été soumis tous les locaux ayant perdu leur décor du XVIIe siècle, notamment dans l'aile gauche de l'hôtel dont il est prévu de remanier complètement la distribution ancienne ?

Il est consternant de penser que c’est un « architecte en chef des monuments historiques » qui a élaboré ce projet. La campagne envisagée n’est ni une restauration, ni une réhabilitation du bâtiment considéré. C’est une dénaturation profonde du chef d’œuvre du jeune Le Vau – l’architecte de Vaux-le-Vicomte, de la façade sur jardin de Versailles et de l’Institut de France – et de ses adaptations successives. Le Maire de Paris semble décidé à maintenir son veto sur le garage souterrain. On aimerait que les services de l’État réagissent à leur tour, puisqu’en dernier ressort c’est la Ministre de la Culture qui tranchera et délivrera le permis soit de restaurer, soit de dénaturer la distribution de l’hôtel Lambert.

 

Jean-Pierre Babelon,
membre de l’Institut, membre du Comité d’histoire de Paris, conservateur général honoraire du Patrimoine

Jean-François Cabestan,
architecte du patrimoine, université de Paris 1

Mark K. Deming,
historien, école d’architecture de Paris-Belleville

Pierre Housieaux,
président de l’association pour la Sauvegarde et la Mise en valeur du Paris historique

Antoine Picon,
chercheur à l'école nationale des Ponts et Chaussées, professeur à la Graduate School of Design de l'université Harvard.

Pierre Pinon,
professeur à l’école de Chaillot

Christian Prévost-Marcilhacy,
inspecteur général honoraire des monuments historiques

 

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Published by Sauvegarde et Mise en valeur du Paris historique - dans L'avis des experts...
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  • association fondée en 1963 pour "entreprendre et mener toute action permettant de promouvoir, de protéger et de faire connaître les quartiers
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 Pierre Housieaux, prési
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La presse en parle...

LE MONDE | 23.02.09 |


Pour l'hôtel Lambert, faites encore un effort, Monsieur l'architecte en chef !

par Claude Mignot


Le
18 décembre 2008, la Commission du Vieux Paris alertait l'opinion sur la dénaturation importante que subirait l'hôtel Lambert, l'un des grands chefs-d'oeuvre de l'architecture du Grand Siècle, classé Monument historique depuis 1862, si le projet de "réhabilitation" élaboré par l'architecte en chef des Monuments historiques (MH), M. Alain-Charles Perrot, pour le nouveau propriétaire, n'était pas profondément amendé. L'affaire de l'hôtel Lambert, dont Le Monde s'est plusieurs fois fait l'écho, commençait.
Réflexion faite, le plus étrange est que les points les plus discutables du projet, voire les plus scandaleux, tiennent moins aux exigences du client qu'aux choix techniques, aux caprices esthétiques et aux erreurs historiques de l'architecte.
Le premier point, celui par lequel le scandale est arrivé, est le parti de creuser et de cuveler de béton la cour et le jardin, pour installer un vaste parking souterrain et les lourds équipements techniques, électriques et géothermiques retenus par M. Perrot.
Il est assez ahurissant qu'un architecte en chef des MH ait pu proposer de creuser le seul authentique jardin "suspendu" du "Paris Grand Siècle" pour établir un garage trouvant son débouché en plein milieu du mur du XVIIe, dans un site classé au Patrimoine mondial.
Ce parti de plan serait écarté, dit-on, mais faut-il revenir simplement au projet initial, que les services de la Ville avaient déjà rejeté : parking sous la cour et plateau technique sous le jardin ? Il présente deux inconvénients majeurs : le passage de béton reliant les deux cuvelages passe sous les caves du corps principal et viendra couper les pilotis de bois sur lequel repose l'hôtel Lambert, comme tous les vieux hôtels de l'île Saint-Louis ; d'autre part, même si le cuvelage technique est un peu réduit, l'authenticité et la beauté du jardin resteront fortement altérées.
Une seule solution est correcte d'un point de vue patrimonial : garer les voitures en surface, dans les anciennes remises de carrosse et dans le passage cocher existant sur le quai, comme le faisaient les Rothschild, les précédents propriétaires, ce qui permettrait de placer tout le plateau technique sous la cour pour dégager les caves, sans creuser sous le jardin.
Le deuxième point, qui fait aussi scandale, touche la dernière pièce du grand appartement du premier étage, avec son plafond à poutres et solives peintes et dorées avec des figures - putti et médaillons -, que l'étude a reconnu comme authentique, avec des restaurations d'extension limitée. Le projet prévoyait de transformer le noble "cabinet" de M. Lambert en salle de bains et dressing, et de détruire un bon tiers du plafond pour faire passer un ascenseur et une énorme gaine technique. Devant la presse en janvier, l'architecte reconnaissait l'écueil, "concession faite au propriétaire", qui souhaitait un accès direct par ascenseur à sa chambre.
On attendait plutôt qu'il trouve la bonne passe pour l'éviter... derrière la cloison qui retranche depuis le XVIIIe ou le XIXe un quart environ du grand cabinet de travail d'origine, l'ascenseur pouvant remplacer le petit escalier de dégagement installé là. Et, si on y retrouve le quart manquant du plafond peint d'origine, il faudra savoir persuader le nouveau propriétaire, qui aime, dit-on, l'art et Paris, qu'on a des devoirs vis-à-vis du patrimoine qu'on occupe, et que, pour préserver cette découverte, il faudra se satisfaire d'un ascenseur s'arrêtant au premier étage (deux autres ascenseurs n'étant pas si loin) pour ne pas détruire ce qu'on viendrait à découvrir.
Le troisième point est sans doute moins spectaculaire, mais, pour l'architecture comme pour la haute couture, tout est dans les détails autant que dans le grand dessin. Il touche à la doctrine de restauration, qui a fait pourtant l'objet d'accords internationaux signés par la France, la charte de Venise en 1965 et la convention européenne de Grenade en 1985, et dont la règle majeure est le respect des strates de l'histoire.
Or le prince polonais Adam Czartoryski, qui rachète l'hôtel en 1842 et dont la famille le possède jusqu'en 1976, opère une importante restauration avant d'accueillir dans ses salons tous les exilés polonais de Paris et quelques-unes des gloires de la France littéraire. Pourquoi vouloir gommer toute trace de cette seconde brillante période pour restituer un pseudo-état XVIIIe ?
Il est absurde de vouloir remplacer dans la cage du grand escalier la balustrade haute, créée au XIXe, par une balustrade neuve, en s'appuyant sur une gravure dont on peut démontrer la fausseté, comme de substituer au lanternon zénithal en place un lanternon neuf, dont le modèle n'est pas documenté. Absurde aussi de changer le dessin des lucarnes, dont la plupart datent de cette même époque, d'autant que l'opération conduit à déposer les beaux vitraux qui éclairent le corridor de l'atelier installé dans les combles pour le prince polonais par J.-B. Lassus, le restaurateur de la Sainte-Chapelle, à Paris.
En fait, si les deux commissions, qui doivent se réunir prochainement, n'y mettent pas leur veto, c'est tout cet appartement néogothique, y compris l'escalier qui y mène, que s'apprêtent à faire disparaître M. Perrot et M. Pinto, le décorateur dont le rôle est sans doute plus important que ce qu'on en a dit jusqu'ici.
Pourquoi diable faut-il une campagne de presse et d'opinion pour obtenir le respect de notre patrimoine ? Tous les atouts semblaient pourtant ici réunis : un propriétaire amoureux des arts, prêt à dépenser sans compter et donnant carte blanche à un architecte des Monuments historiques, épaulé par un comité scientifique. Mais voilà : l'architecte a une vision archaïque de la restauration, le comité ne comprenait jusqu'il y a quelques semaines ni spécialiste d'architecture ni spécialiste du second-oeuvre, et le ministère pilotait le tout en direct dans le secret.
Maintenant que le dossier est public, espérons que le bon sens patrimonial l'emportera et que l'hôtel Lambert pourra retrouver sa splendeur.


Claude Mignot est professeur d'histoire de l'art et de l'architecture à l'université de Paris-Sorbonne, membre de la Commission du Vieux Paris.

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